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All videos -Chapitre XV - La Bible et la révolution française (Partie 2)

Chaumette introduisit le culte de la Raison en ces termes : « Législateurs, le fanatisme a cédé la place à la Raison. Ses yeux louches n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière. Aujourd'hui, un peuple immense s'est porté sous ces voûtes gothiques où, pour la première fois, on a entendu la vérité. Là, les Français ont célébré le seul vrai culte, celui de la liberté, celui de la raison. Là, nous avons formé des voeux pour la prospérité des armes de la République. Là, nous avons échangé des idoles inanimées pour la Raison, pour cette image animée, le chef d'oeuvre de la nature. » (Thiers, Hist. de la Révolution française, liv. I, p. 260.)
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Lorsque la déesse fut amenée devant la Convention, le président la prit par la main et dit en se tournant vers l'Assemblée : 'Mortels, cessez de trembler devant le Dieu que vos prêtres ont créé. Ne reconnaissez plus désormais d'autre divinité que la Raison. Je vous présente sa plus noble et sa plus pure image; s'il vous faut des idoles, n'apportez plus vos hommages qu'à celle-ci... Tombe devant l'auguste Sénat de la Liberté, ô voile de la Raison!...

» Après avoir reçu l'accolade du président, l'idole, montée sur un char magnifique, fut conduite, au milieu d'un immense concours de peuple, à la cathédrale Notre-Dame pour y figurer la divinité. Placée sur un autel élevé, elle reçut les adorations de tous les spectateurs. » (Alison, vol. I, chap. X..)
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Cette cérémonie fut suivie d'un autodafé de livres pieux, y compris la Bible. « La Société populaire de la section du Musée entra au Conseil en criant : Vive la Raison! et, portant au bout d'un bâton les restes d'un livre encore fumant, elle annonce que les bréviaires, les missels, les heures, les oraisons de Sainte-Brigitte, l'Ancien et le Nouveau Testament ont expié, dans un grand feu, sur la place du Temple de la Raison, toutes les sottises qu'ils ont fait commettre à l'espèce humaine. » (Journal de Paris, 1793, numéro 318. Cité par Buchez-Roux, vol. XXX, p. 200, 201.)

Le papisme avait commencé le travail qu'achevait l'athéisme. Les leçons de Rome avaient entraîné la France dans une crise sociale, politique et religieuse qui la précipitait vers la ruine. En parlant des horreurs de la Révolution, certains auteurs en jettent la responsabilité à la fois sur le Trône et sur l'Église. (Voir
Appendice a30) En toute justice, ces excès doivent être attribués à l'Église, qui avait empoisonné l'esprit des rois au sujet de la Réforme, qualifiée par elle d'ennemie de la couronne et d'élément de discorde fatal à la paix de la nation. Le génie de Rome avait inspiré les cruautés inouïes et la terrible oppression exercées par l'autorité royale.

En revanche, l'esprit de liberté avait marché de pair avec la Parole de Dieu. Partout où l'Évangile avait été reçu, les yeux s'étaient ouverts. Les chaînes de l'ignorance, du vice et de la superstition, le plus avilissant des esclavages, avaient été brisées... On s'était mis à penser et à agir en hommes. Ce que voyant, les monarques avaient tremblé pour leur despotisme et Rome s'était empressée d'attiser leurs craintes jalouses. En 1525, le pape disait au régent de France : « Cette forcènerie [le protestantisme] ne se contentera pas de brouiller la religion et de la détruire, mais aussi principautés, lois, ordres et même rangs. » (G. de Félice, Hist, des Protestants de France - 6e éd. - liv. I, chap. II, p.28.)
Quelques années plus tard, le nonce du pape donnait au roi cet avertissement : « Sire, ne vous y trompez pas, les protestants porteront atteinte à l'ordre civil comme à l'ordre religieux. Le trône est en danger tout autant que l'autel. L'introduction d'une religion nouvelle doit entraîner nécessairement un gouvernement nouveau. » (Merle d'Aubigné, Hist. de la Réformation au temps de Calvin, liv. II, chap. XXXVI.) Et les théologiens de faire appel aux préjugés populaires en déclarant que la doctrine protestante « entraîne les hommes vers des nouveautés et des folies; qu'elle prive le roi de l'affection de ses sujets et dévaste à la fois l'Église et l'État ». C'est ainsi que Rome avait réussi à dresser la France contre la Réforme.
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Les enseignements des Écritures auraient au contraire implanté dans les esprits et les coeurs des principes de justice, de tempérance, de vérité, d'équité et de bienveillance, principes qui sont la pierre angulaire de la prospérité nationale. « La justice élève une nation. » « C'est par la justice que le trône s'affermit. » « L'oeuvre de la justice sera la paix, et le fruit de la justice le repos et la sécurité pour toujours. » (
Proverbes 14.34; 16.12; Ésaïe 32.17 )
Celui qui est soumis à la loi divine ne faillira pas non plus au respect des lois de son pays. Celui qui craint Dieu « honorera le roi » dans l'exercice de ses attributions justes et légitimes. Les dirigeants de la France ne se doutaient guère, hélas! des conséquences de leur fatale politique lorsqu'ils prohibèrent les Écritures et bannirent ses disciples, lorsque, siècle après siècle, des hommes intègres, éclairés, consciencieux, ayant le courage de leurs convictions et la foi qui consent à souffrir pour la vérité, avaient été condamnés aux galères, consumés sur les bûchers ou enterrés vifs dans de sombres cachots. Des myriades d'autres avaient cherché leur salut en passant à l'étranger. Et cela dura deux cent cinquante ans à partir des débuts de la Réforme!

« Il n'y eut peut-être pas une génération de Français, au cours de cette longue période, qui ne fût témoin de la fuite éperdue des disciples de l'Évangile devant la fureur de leurs persécuteurs. Emportant avec eux leurs arts et leurs industries (dans lesquels ils excellaient généralement), leur intelligence et leur esprit d'ordre, ils allèrent, au détriment de la France, enrichir les pays qui leur donnaient asile.

» Si, au cours de ces trois siècles, la main active de ces exilés avait cultivé le sol national; si leurs talents industriels avaient perfectionné ses usines; si leur génie créateur avait enrichi sa littérature et cultivé ses sciences; si leur sagesse avait dirigé ses conseils; si leur bravoure s'était donné libre carrière sur ses champs de bataille; si leur équité avait rédigé ses lois et si la religion de l'Évangile avait formé les consciences, quelle ne serait pas, aujourd'hui, la gloire de la France! Grande, prospère, heureuse, elle eût servi de modèle à tous les peuples de la terre!

» Au lieu de cela, un fanatisme aveugle et inexorable chassait du sol français les maîtres de la vertu, les champions de l'ordre et les vrais soutiens du trône. En disant aux hommes qui auraient pu assurer la gloire de leur patrie : Vous avez le choix entre l'exil et le bûcher, on consomma la ruine de l'État. Et comme il ne resta plus de conscience à proscrire, plus de religion à traîner sur la roue, plus de patriotisme à exiler, on eut la Révolution et ses horreurs.

» La fuite des Huguenots avait été suivie en France d'une décadence générale. Des villes industrielles florissantes tombèrent à rien; des régions fertiles demeurèrent en friche. À une période de progrès sans précédent succédèrent le marasme intellectuel et le déclin moral. Paris devint une vaste aumônerie où deux cent mille personnes, au moment de la Révolution, attendaient leur subsistance des largesses royales. Seuls, au sein de la décadence, les Jésuites prospéraient et faisaient peser le joug de leur tyrannie sur les Églises, sur les écoles, dans les prisons et sur les galères. »
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L'Évangile aurait apporté à la France la solution des problèmes politiques et sociaux qui déjouaient l'habileté de son clergé, de son roi et de ses législateurs et qui finirent par plonger le pays dans l'anarchie et la ruine. Malheureusement, sous la tutelle de Rome, le peuple avait oublié les enseignements bénis du Sauveur se résumant dans l'amour du prochain. On l'avait détourné de la voie du désintéressement. On n'avait pas censuré le riche opprimant le pauvre ni secouru le pauvre dans sa servitude et sa dégradation. L'égoïsme du riche et du puissant était devenu de plus en plus dur et cruel. Depuis des siècles, une noblesse prodigue et dissolue écrasait le paysan; le riche pillait le pauvre et chez le pauvre la haine allait en grandissant.

Dans plusieurs provinces, les nobles étaient seuls propriétaires fonciers, et la classe laborieuse, à la merci des propriétaires, était soumise aux exigences les plus exorbitantes. Accablées d'impôts par les autorités civiles et par le clergé, la classe moyenne et la classe ouvrière étaient chargées d'entretenir à la fois l'Église et l'État. « Le bon plaisir des nobles était considéré comme la loi suprême; les fermiers et les paysans pouvaient mourir de faim : leurs oppresseurs n'en avaient cure... Les intérêts exclusifs des propriétaires devaient toujours passer en premier.
 
La vie du travailleur agricole était une existence de misère; ses plaintes, si jamais il s'avisait d'en faire entendre, étaient accueillies avec un superbe mépris. Les tribunaux donnaient toujours raison au noble contre le paysan. Les juges se laissaient publiquement acheter et les caprices des aristocrates avaient force de loi. En vertu de ce système, la corruption était générale. Des impôts arrachés au peuple, la moitié à peine trouvait le chemin du trésor royal ou épiscopal; le reste était gaspillé. Et les hommes qui appauvrissaient ainsi leurs concitoyens étaient eux-mêmes exempts d'impôts et avaient droit, de par la loi ou la coutume, à toutes les charges de l'État. La Cour vivait dans le luxe et la dissipation. Les classes privilégiées comptaient cent cinquante mille membres et, pour suffire à leur gaspillage, des millions de leurs concitoyens étaient condamnés à une vie de dégradation sans issue. » (Voir Appendice a31)

La cour se livrait au luxe et à la dissipation. Toutes les mesures du gouvernement étaient considérées avec méfiance par les administrés. Avec une aristocratie endurcie et corrompue, avec des classes inférieures indigentes et ignorantes, avec des finances obérées et un peuple exaspéré, il n'était pas nécessaire d'être prophète pour prédire ce qui devait arriver. En ces temps de relâchement, Louis XV se signala pendant plus d'un demi-siècle par son indolence, sa frivolité et sa sensualité. C'était en vain qu'on le pressait de faire des réformes. S'il voyait le mal, il n'avait ni le courage ni le pouvoir d'y parer. Aux avertissements de ses conseillers, il répondait invariablement : « Tâchez de faire durer les choses aussi longtemps que je vivrai. Après ma mort, il arrivera ce qu'il pourra. » Il ne prédisait que trop bien le sort qui attendait la France par cette parole souverainement égoïste : « Après moi le déluge! »

En jouant sur la jalousie des rois et des classes dirigeantes, Rome les avait poussés à maintenir le peuple dans un état de servitude, sachant très bien qu'en affaiblissant l'État, elle affermissait d'autant son ascendant sur la nation entière. Sa politique clairvoyante lui enseignait que, pour asservir les peuples, il faut enchaîner les âmes et leur ôter toute velléité de liberté. Or la dégradation morale résultant de cette politique était mille fois plus lamentable que les souffrances physiques. Privé du pur Évangile, saturé de fanatisme, le peuple était plongé dans l'ignorance, la superstition et le vice, et, par conséquent, il ne savait pas se gouverner.

Tel était le plan de Rome. Mais le dénouement fut tout autre. Au lieu de retenir les foules dans une aveugle soumission à ses dogmes, elle avait fait des incrédules et des révolutionnaires. Considéré par le peuple comme inféodé aux oppresseurs, le romanisme récolta sa haine. Le seul dieu, la seule religion que l'on connût étant le dieu de Rome et les enseignements de Rome, on considéra l'avarice et la cruauté de l'Église comme les fruits légitimes de l'Évangile et l'on ne voulut plus en entendre parler.

Rome ayant dénaturé le caractère de Dieu et perverti ses exigences, on rejeta et la Bible et Son Auteur. Au nom des Écritures, la papauté avait exigé une foi aveugle en ses dogmes. Par réaction, Voltaire et ses collaborateurs rejetèrent entièrement la Parole divine et semèrent à pleines mains le poison de l'incrédulité, Rome avait écrasé le peuple sous son talon de fer et maintenant, dans leur horreur de la tyrannie, les masses dégradées et brutalisées rejetaient toute contrainte. Furieux d'avoir trop longtemps rendu hommage à une brillante fiction, le peuple rejeta également la vérité et le mensonge. Confondant la liberté avec la licence, les esclaves du vice exultèrent dans leur liberté imaginaire.

Au commencement de la Révolution, par concession royale, le peuple obtint aux États généraux une représentation supérieure en nombre à celles du clergé et de la noblesse. La majorité gouvernementale se trouvait donc entre ses mains; mais il n'était pas en état d'en user avec sagesse et modération. Dans sa hâte de redresser les torts dont elle avait souffert, une populace aigrie par la souffrance et par le souvenir des vieilles injustices entreprit aussitôt de reconstruire la société et de se venger des auteurs de son dénuement. Mettant à profit les leçons qu'on leur avait données, les opprimés devinrent les oppresseurs de leurs tyrans.

Malheureuse France! Elle récoltait dans le sang la moisson de ses semailles et buvait au calice amer de sa soumission à la puissance de Rome. C'est sur l'emplacement même où, sous l'influence du clergé, avait été élevé le premier bûcher à l'intention des réformés que la Révolution dressa la première guillotine. C'est à l'endroit même où, au seizième siècle, les premiers martyrs de la foi réformée avaient été brûlés, qu'au dix-huitième furent guillotinées les premières victimes de la vindicte populaire. En rejetant l'Évangile qui lui eût apporté la guérison, la France avait ouvert toute grande la porte à l'incrédulité et à la ruine. Le joug des lois divines secoué, on s'aperçut que les lois de l'homme étaient impuissantes à endiguer la marée montante des passions humaines, et la nation sombra dans la révolte et l'anarchie. La guerre à la Parole de Dieu inaugura une ère connue dans l'histoire sous le nom de « règne de la Terreur ». La paix et le bonheur furent bannis des foyers et des coeurs. Personne n'était en sécurité. Celui qui triomphait aujourd'hui était, demain, accusé et condamné. La violence et la luxure avaient libre cours.

Le roi, le clergé et la noblesse furent livrés aux atrocités d'une populace en démence. L'exécution du roi excitant la soif de vengeance, les hommes qui avaient décrété sa mort le suivirent bientôt à la guillotine. Le massacre général de tous ceux qui étaient suspects d'hostilité à la Révolution fut décidé. Les prisons étaient combles : un certain moment, elles n'abritaient pas moins de deux cent mille captifs. Dans les villes de province, on n'assistait qu'à des scènes d'horreur. La France était devenue un champ clos où s'affrontaient des foules en proie à la fureur de leurs passions. « À Paris, où les tumultes succédaient aux tumultes, les citoyens étaient partagés en factions ne visant qu'à leur extermination mutuelle. » Pour comble de malheur, la France avait sur les bras une guerre dévastatrice avec les grandes puissances. « Le pays était acculé à la faillite; les armées réclamaient leur solde arriérée; Paris était réduit à la famine; les provinces étaient ravagées par des brigands, et la civilisation faisait place à l'anarchie. »

Le peuple, hélas! n'avait que trop bien retenu les néfastes leçons de cruauté que Rome lui avait si patiemment enseignées, et le jour des rétributions était enfin venu. Ce n'étaient plus maintenant les disciples de Jésus qu'on jetait dans les cachots et qu'on entraînait à l'échafaud. Il y avait longtemps qu'ils avaient été ou égorgés ou contraints de s'exiler. Rome recevait maintenant les coups mortels de ceux qu'elle avait habitués à verser, d'un coeur léger, le sang de leurs frères. « La persécution dont le clergé de France avait donné l'exemple pendant tant de siècles se retournait maintenant contre lui avec une redoutable rigueur. Le sang des prêtres ruisselait sur les échafauds. Les galères et les prisons, autrefois pleines de Huguenots, se peuplaient maintenant de leurs persécuteurs. Enchaînés à leur banc et tirant l'aviron, des prêtres expérimentaient à leur tour les supplices qu'ils avaient si gaiement infligés aux doux hérétiques. » (Voir
Appendice a32)

« Puis vinrent les jours où le plus barbare de tous les codes fut appliqué par un tribunal plus barbare encore; où nul ne pouvait saluer son voisin ni faire sa prière sans s'exposer à commettre un crime capital; où des espions étaient apostés à tous les coins de rue; où la guillotine fonctionnait avec acharnement toute la matinée; où les égoûts de Paris emportaient à la Seine des flots de sang humain....; où des tombereaux parcouraient journellement les rues de Paris conduisant au lieu d'exécution leurs chargements de victimes; où les consuls envoyés dans les départements par le Comité de Salut public se livraient à des orgies de cruauté inconnues même dans la capitale. Le couperet de la fatale machine montait et retombait trop lentement pour suffire à sa tâche et de longues files de captifs étaient fauchées par la mitraille.
 
Pour les noyades en masse, on défonçait des barques chargées de malheureuses victimes. Lyon fut réduit en désert. À Arras, on refusa même aux prisonniers la cruelle miséricorde d'une mort immédiate. Tout le long de la Loire, de Saumur jusqu'à la mer, de grandes troupes de corbeaux et de vautours se repaissaient de la chair des cadavres nus, entrelacés dans de hideuses étreintes. On ne faisait grâce ni au sexe ni à l'âge. Des jeunes gens et des jeunes filles au-dessous de dix-sept ans étaient immolés par centaines. Les Jacobins se lançaient d'une pique à l'autre de petits enfants, arrachés au sein maternel. » (Voir Appendice a33)

Dans le court espace de dix ans, des multitudes d'êtres humains avaient péri de mort violente. Tout cela était conforme aux désirs du prince des ténèbres et au but qu'il poursuit de siècle en siècle avec une invariable fourberie. Son objet est de plonger l'homme, créature de Dieu, dans la désolation, de le défigurer, de le souiller et par là de contrister le ciel en entravant les plans de la bienveillance et de l'amour divins. Cela fait, aveuglant les esprits, il rejette sur Dieu la responsabilité de son oeuvre, qu'il fait passer pour le résultat des desseins originels du Créateur. Et lorsque ceux qu'il a longtemps brutalisés et dégradés finissent par secouer leur chaîne, il les pousse à des excès et à des atrocités que les tyrans et les oppresseurs citent ensuite comme les conséquences légitimes de la liberté.

Mais il y a plus. Lorsqu'une certaine forme d'erreur est dévoilée, Satan la présente sous un autre déguisement, qui est reçu par la multitude avec tout autant de faveur que le précédent. Voyant que le romanisme était démasqué et qu'il ne pouvait plus s'en servir pour égarer les foules, l'ennemi les poussa dans l'extrême opposé. On rejeta toutes les religions comme mensongères et la Parole de Dieu comme un tissu de fables, pour se livrer sans remords à l'iniquité.

Ce qui attira tant de calamités sur la France, c'est l'ignorance fatale de cette grande vérité, à savoir que la véritable liberté se trouve dans l'obéissance à la loi de Dieu. « Oh! si tu étais attentif à mes commandements! Ton bien-être serait comme un fleuve, et ton bonheur comme les flots de la mer. » « Il n'y a point de paix pour les méchants, dit l'Éternel. » « Mais celui qui m'écoute reposera avec assurance, il vivra tranquille et sans craindre aucun mal. » (
Ésaïe 48.18, 22; Proverbes 1.33 )

Les athées, les incrédules et les apostats peuvent repousser et combattre la loi de Dieu, les résultats de leur oeuvre prouvent que la prospérité de l'homme dépend de l'obéissance aux statuts divins. Que ceux qui ne veulent pas croire le Livre de Dieu se donnent la peine de lire ce fait dans l'histoire des nations.

Quand Satan se servait de l'Église romaine pour entraîner les hommes loin du sentier de l'obéissance, sa main était si bien dissimulée qu'on ne voyait pas dans les maux qui en découlaient les résultats naturels de l'erreur. En outre, sa puissance était à tel point neutralisée par l'Esprit de Dieu que son système ne pouvait produire tous ses fruits. On ne remontait pas des effets à la cause, et on ne découvrait pas la source des misères publiques. C'est lors de la Révolution, où la loi de Dieu fut ouvertement supprimée par l'Assemblée nationale, et surtout sous le règne de la Terreur qui suivit, que chacun put voir les conséquences de l'abandon des préceptes divins.

Quand la France renia Dieu publiquement et rejeta la Bible, les impies -- comme aussi les démons -- exultèrent de voir enfin la réalisation de leur plus cher désir : un royaume affranchi des restrictions de la loi de Dieu! « Parce qu'une sentence contre les mauvaises actions ne s'exécute pas promptement, le coeur des fils de l'homme se remplit en eux du désir de faire le mal. » (
Ecclésiaste 8.11 ) Ils ignorent que la violation d'une loi juste entraîne nécessairement une pénalité et que, si le châtiment ne suit pas toujours de près la transgression, il n'en est pas moins certain. Des siècles d'apostasie et d'iniquité avaient accumulé « un trésor de colère pour le jour de la colère »; aussi, une fois la coupe de leur iniquité comblée, les prévaricateurs et les impies apprirent que lasser la patience divine est une chose terrible. L'Esprit de Dieu, dont la puissance protectrice imposait un frein à la cruauté de Satan, s'étant partiellement retiré, l'être implacable qui trouve ses délices à faire souffrir les hommes put agir à sa guise. Ceux qui avaient choisi le sentier de la révolte eurent bientôt l'occasion d'en mesurer les conséquences sur une terre couverte de forfaits indescriptibles.

« À cette heure-là, il y eut un grand tremblement de terre, et la dixième partie de la ville [de la grande ville : la chrétienté, à savoir la France] tomba. »

Des provinces dévastées et des villes ruinées monta, lamentable et amère, une clameur désespérée. La France était secouée comme par un « tremblement de terre ». La religion, la loi, l'ordre social, la famille, l'Église et l'État, tout était abattu par la main impie qui s'était levée contre la loi de Dieu. Ces paroles du Sage se justifiaient : « Le bonheur n'est pas pour le méchant. » « Cependant, quoique le pécheur fasse cent fois le mal et qu'il y persévère longtemps, je sais aussi que le bonheur est pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui. » (
Ecclésiaste 8.12, 13 ) « Parce qu'ils ont haï la science, et qu'ils n'ont pas choisi la crainte de l'Éternel,... ils se nourriront du fruit de leur voie, et ils se rassasieront de leurs propres conseils. » ( Proverbes 1 : 29-31 )

Bien qu'immolés par la puissance blasphématrice « qui monte de l'abîme », les témoins de Dieu ne devaient pas demeurer longtemps silencieux. « Après les trois jours et demi, un esprit de vie, venant de Dieu, entra en eux, et ils se tinrent sur leurs pieds; et une grande crainte s'empara de ceux qui les voyaient. » (
Apocalypse 11.11 ) C'est en 1793 que l'Assemblée nationale avait décrété l'abolition de la religion chrétienne et la suppression des saintes Écritures. Trois ans et demi plus tard, la même Assemblée rapportait son décret et tolérait ainsi la libre circulation du Livre saint.
 
Le monde, épouvanté à la vue des débordements qui avaient suivi la répudiation de l'Évangile, reconnut la nécessité de la foi en Dieu et en sa Parole comme base de la vertu et de la morale. Cela était écrit : « Qui as-tu insulté et outragé? Contre qui as-tu élevé la voix? Tu as porté tes yeux en haut sur le Saint d'Israël. » « C'est pourquoi voici, je leur fais connaître, cette fois, je leur fais connaître ma puissance et ma force; et ils sauront que mon nom est l'Éternel. » ( Ésaïe 37.23; Jérémie 16.21 )

Le prophète ajoute, au sujet des deux témoins : « Et ils entendirent du ciel une voix qui leur disait : Montez ici! Et ils montèrent au ciel dans la nuée; et leurs ennemis les virent. » (
Apocalypse 11.12 ) Depuis que la France a fait la guerre aux témoins de Dieu, ils ont été plus honorés que jamais. En 1804 fut fondée la Société biblique britannique et étrangère. Elle fut suivie de l'organisation en Europe de plusieurs sociétés auxiliaires. En 1816 avait lieu la fondation de la Société biblique américaine et, en 1818, celle de la Société biblique britannique, les saintes Écritures étaient imprimées en cinquante langues; depuis, elles l'ont été en plus de huit cent langues et dialectes. (Voir Appendice a34)

Au cours des cinquante années qui précédèrent l'année 1792, on ne s'était guère occupé des missions étrangères. Aucune société nouvelle ne s'était formée et peu d'églises se préoccupaient d'évangéliser les païens. Mais vers la fin du dix-huitième siècle, un grand changement se produisit. On se lassa du rationalisme et l'on commença à éprouver le besoin d'une révélation divine et d'une religion expérimentale. À partir de cette époque, l'oeuvre des missions a pris un développement sans précédent. (Voir
Appendice a35)

Les progrès dans l'art de l'imprimerie ont très sensiblement aidé à la propagation des saintes Écritures. Les facilités de communication d'un pays à l'autre, la disparition des barrières élevées par les préjugés et les exclusivismes nationaux, ainsi que la chute du pouvoir temporel ont frayé la voie à la diffusion de la Parole de Dieu. Depuis 1871, les saintes Écritures se vendent sans entrave dans les rues de Rome et elles se répandent actuellement dans toutes les régions habitées du globe.

L'incrédule Voltaire disait : Je suis las d'entendre répéter que douze hommes ont fondé la religion chrétienne. Je prouverai qu'il suffit d'un seul homme pour la renverser. » Il y a bientôt deux siècles que cet écrivain est mort. Des millions de sceptiques se sont joints à lui dans la guerre contre les oracles de Dieu. Or loin d'être extirpés, là où il y avait cent exemplaires aux jours de Voltaire, il y en a dix mille, que dis-je? il y en a cent mille aujourd'hui. Pour parler avec un réformateur, « les Écritures sont une enclume qui a déjà usé bien des marteaux ». Le Seigneur ajoute : « Toute arme forgée contre toi sera sans effet; et toute langue qui s'élèvera en justice contre toi, tu la condamneras. » (
Ésaïe 54.17 )

« La Parole de notre Dieu subsiste éternellement. » « Les oeuvres de ses mains sont fidélité et justice; toutes ses ordonnances sont véritables, affermies pour l'éternité, faites avec fidélité et droiture. » (
Ésaïe 40.18; Psaume 111.7, 8 ) Ce qui est édifié sur l'autorité humaine tombera; mais ce qui repose sur le rocher immuable de la Parole de Dieu subsistera éternellement.

LES PÈRES PÈLERINS

Tout en renonçant aux doctrines du catholicisme, les réformateurs anglais avaient retenu plusieurs formes de son culte et l'Église anglicane avait incorporé à son rituel beaucoup de ses coutumes et de ses cérémonies. On prétendait que ces questions n'avaient rien à voir avec la conscience, que ces rites, sans être enjoints par les Écritures, n'étaient pas non plus interdits et que, par conséquent, ils étaient sans danger. On assurait que leur observance tendait à atténuer la distance séparant Rome des églises réformées et qu'elle aiderait les catholiques à accepter la Réforme.

Pour les conservateurs et les opportunistes, l'argument était concluant. Mais tous n'envisageaient pas les choses sous cet angle. Le fait même que ces observances tendaient à combler l'abîme entre Rome et la Réforme était pour plusieurs une excellente raison de les proscrire. Ils les considéraient comme des insignes de l'esclavage auquel ils venaient d'échapper et sous lequel ils n'étaient nullement disposés à se replacer. Ils affirmaient que les règles du culte ayant été fixées par Dieu, son peuple n'a pas le droit d'ajouter ou d'en retrancher quoi que ce soit. Le premier pas dans l'apostasie a été la conséquence du désir de joindre l'autorité de l'Église à celle de Dieu. Rome a commencé par prescrire ce que Dieu n'a pas défendu et elle a fini par interdire ce qu'il a expressément ordonné.

Bien des gens qui désiraient ardemment remonter à la pureté et à la simplicité de la primitive Église voyaient dans plusieurs des usages de l'Église anglicane des vestiges d'idolâtrie et ne pouvaient, en conscience, participer à son culte. De son côté, l'Église, appuyée par l'autorité civile, ne voulait souffrir aucune dissidence. La fréquentation de ses offices était exigée par la loi, et ceux qui participaient à des cultes non autorisés étaient passibles de peines d'emprisonnement, d'exil ou de mort.

Au commencement du dix-septième siècle, le souverain qui venait de monter sur le trône d'Angleterre se déclara résolu à contraindre les Puritains à « se conformer,... sous peine de bannissement ou de quelque chose de pire ». Pourchassés, persécutés, emprisonnés, sans espoir d'un avenir meilleur, plusieurs en arrivèrent à la conclusion que l'Angleterre n'était plus habitable pour ceux qui voulaient servir Dieu selon leur conscience. Quelques-uns se décidèrent à aller chercher un refuge en Hollande. Arrêtés par les difficultés, par des pertes matérielles, par des séjours en prison, par des échecs et des trahisons, ils finirent par triompher grâce à leur indomptable persévérance et trouvèrent asile sur les rives hospitalières de la République des Pays-Bas.

Dans leur fuite, ils avaient abandonné leurs maisons, leurs biens et leurs moyens d'existence. Étrangers à ce pays dont ils ne connaissaient ni la langue ni les usages, ils durent, pour gagner leur pain, chercher des occupations nouvelles. Des hommes d'âge mûr, qui avaient passé leur vie à cultiver le sol, se virent obligés d'apprendre des métiers et le firent volontiers. Bien que réduits à l'indigence, ils remerciaient Dieu des bienfaits dont ils jouissaient, trouvant leur joie dans la libre pratique de leur foi. « Se sachant pèlerins, ils ne se mettaient en peine de rien et se consolaient en levant les yeux vers le ciel, leur patrie la plus chère. »

L'exil et l'adversité ne faisaient que fortifier leur foi dans les promesses de celui qui ne les décevait pas au moment du besoin. Ses anges, à leurs côtés, renouvelaient et soutenaient leur courage. Aussi, lorsqu'il leur sembla que la main de Dieu leur ouvrait, au-delà des mers, un pays où ils pourraient fonder un État et léguer à leurs enfants le précieux héritage de la liberté religieuse, prirent-ils sans hésiter le chemin que la Providence leur indiquait.

Dieu avait fait passer le petit troupeau par la fournaise de l'épreuve afin de le préparer à l'accomplissement d'un grand dessein. Il était sur le point de manifester sa puissance en sa faveur et de prouver au monde, une fois de plus, qu'il n'abandonne pas ceux qui mettent en Lui leur confiance. La colère de Satan et les complots des méchants allaient servir à glorifier Dieu et à mettre Son peuple en lieu sûr. La persécution et l'exil avaient préparé le chemin de la liberté.

Lorsqu'ils s'étaient vus dans la nécessité de quitter l'Église anglicane, les Puritains s'étaient unis entre eux par un pacte solennel. Libres serviteurs de l'Éternel, ils s'engageaient à « marcher ensemble dans toutes les voies que Dieu leur avait fait connaître ou qu'il leur ferait connaître par la suite ». (J. Brown, The Pilgrim Fathers, p. 74.) C'était le véritable esprit de la Réforme, le principe vital du protestantisme que les Pèlerins emportaient avec eux en quittant la Hollande à destination du Nouveau Monde. John Robinson, leur pasteur, empêché providentiellement de les accompagner, leur dit dans son discours d'adieu :

« Mes frères, nous sommes sur le point de nous séparer, et Dieu sait s'il me sera jamais donné de vous revoir. Que le Seigneur en ait ainsi décidé ou non, je vous conjure devant Dieu et devant ses saints anges de ne me suivre que dans la mesure où j'ai suivi Jésus-Christ. Si, par quelque autre instrument de son choix, Dieu venait à vous faire quelque révélation, accueillez-la avec le même empressement que vous avez mis à recevoir la vérité par mon ministère; car je suis persuadé que le Seigneur fera encore jaillir de sa Parole de nouvelles vérités et de nouvelles lumières. » (Martyn, vol. V, p. 70.)

« Pour ma part, je ne saurais assez regretter la condition des Églises réformées qui, ayant parcouru un certain bout de chemin dans la réforme, se refusent à faire un pas de plus que leurs guides. On ne peut persuader les Luthériens de faire un pas plus loin que Luther.... Et les Calvinistes, vous le voyez, en restent là où les a laissés le grand réformateur qui, cependant, n'a pas tout vu. C'est un malheur qu'on ne saurait trop déplorer. Car si ces hommes ont été en leur temps des lampes brillantes, ils n'ont pas connu tout le conseil de Dieu; et s'ils vivaient aujourd'hui, ils accepteraient de nouvelles lumières avec autant d'empressement que celles qu'ils ont proclamées. » (D. Neal, History of the Puritans, vol. I, p. 269.)

« Souvenez-vous de votre engagement envers Dieu et vos frères, de recevoir tout rayon de lumière, toute vérité qui, de sa Parole, pourrait jaillir sur votre sentier; car il n'est pas possible que le monde chrétien, si récemment sorti de ténèbres profondes, soit parvenu d'un seul coup à la plénitude de la lumière. Mais prenez aussi garde à ce que vous recevez comme la vérité; ayez bien soin de tout comparer avec les textes de l'Écriture. » (Martyn, vol. V, p. 70, 71.)

C'est l'amour de la liberté de conscience qui poussa les Pèlerins à affronter les périls d'un long voyage à travers les mers, à braver les privations et les dangers d'un pays désert, pour aller jeter, avec la bénédiction de Dieu, les fondements d'une puissante nation sur les rivages de l'Amérique. Et pourtant, malgré leur sincérité et leur piété, ces chrétiens n'avaient pas encore réellement compris le principe de la liberté religieuse. Ils n'étaient pas disposés à concéder à d'autres cette liberté à laquelle ils attachaient un si grand prix. « Rares étaient, même parmi les penseurs les plus éminents du dix-septième siècle, ceux qui s'étaient élevés à la hauteur du grand principe renfermé dans le Nouveau Testament, et d'après lequel Dieu est seul juge de la foi. » (Id., p. 297.)

La doctrine affirmant que Dieu a donné à son Église le droit de dominer les consciences, de définir et de punir l'hérésie, est l'une des erreurs papales les plus invétérées. Les réformateurs, tout en répudiant le credo de Rome, ne surent pas s'affranchir entièrement de son intolérance. Les profondes ténèbres dont Rome avait enveloppé le monde au cours de sa domination séculaire n'étaient pas encore dissipées. L'un des principaux pasteurs de la colonie de Massachusetts Bay disait :
 
« C'est la tolérance qui a rendu le monde antichrétien; jamais l'Église n'a eu lieu de regretter sa sévérité envers les hérétiques. » (Martyn, vol. V, p. 335.) Un statut adopté par les colons réservait le droit de vote en matière civile aux seuls membres de la congrégation. Celle-ci était une Église d'État dans laquelle chacun était tenu de contribuer à l'entretien du culte, et où il incombait aux magistrats de veiller à la suppression de l'hérésie. Le pouvoir civil ainsi placé entre les mains de l'Église ne tarda pas à produire le fruit qu'il fallait en attendre : la persécution.

Onze ans après l'établissement de la première colonie, arrivait dans le Nouveau Monde Roger Williams, en quête, lui aussi, de la liberté de conscience. Mais il la concevait autrement que les Pèlerins. À l'encontre des gens de son temps, il avait compris que cette liberté est le droit inaliénable de tout homme, quelle que soit sa confession. Avide de vérité, il lui paraissait impossible, comme à Robinson, qu'on eût déjà reçu toute la lumière de la Parole de Dieu. « Williams a été le premier dans la chrétienté moderne à établir le gouvernement civil sur le principe de la liberté religieuse et de l'égalité des opinions devant la loi. » (Bancroft, Ire part., chap. XV, par. 16.)
 
Il affirmait que le devoir du magistrat était de punir le crime, mais non de dominer sur les consciences. « Le magistrat, disait-il, peut décider ce que l'homme doit à son semblable; mais quand il s'avise de lui prescrire ses devoirs envers son Dieu, il sort de ses attributions. L'État peut établir un credo aujourd'hui et demain un autre, comme cela s'est vu sous divers rois et reines d'Angleterre, et comme l'ont fait différents papes et conciles de l'Église romaine, ce qui rend la croyance incertaine et donne libre cours à l'arbitraire. » (Martyn, vol. p. 340.)

La présence aux services religieux était obligatoire sous peine d'amende et de prison. Williams bravait cette loi, qu'il appelait « le pire article de la loi anglaise ». « Forcer un homme à adorer Dieu avec des personnes ne partageant pas ses croyances c'était, selon lui, une violation flagrante du droit privé; traîner au culte des gens irréligieux et indifférents, c'était cultiver l'hypocrisie. Nul ne doit être contraint d'adorer Dieu ou de contribuer aux frais du culte. -- Quoi! s'écriaient ses antagonistes, scandalisés de sa doctrine, Jésus ne dit-il pas que l'ouvrier mérite d'être nourri? -- Assurément, répliquait-il, mais par ceux qui l'emploient. » (Bancroft, Ire part., chap. XV, par. 2.)

Roger Williams était reconnu et aimé comme un fidèle ministre de l'Évangile. Sa haute intelligence, sa charité, son intégrité incorruptible lui avaient gagné le respect de la colonie. Mais on ne voulut pas tolérer sa ferme opposition à l'ingérence du magistrat dans le domaine de l'Église, ni ses plaidoyers en faveur de la liberté religieuse. L'introduction de cette nouvelle doctrine, disait-on, ébranlera les bases du gouvernement de la colonie, et on le condamna au bannissement. Williams se vit ainsi obligé de s'enfuir et de chercher, en plein hiver, un refuge dans la forêt vierge.

« Quatorze semaines durant, dit-il, par un froid glacial, j'errai sans asile et sans pain, nourri par les corbeaux du désert, et m'abritant le plus souvent dans le creux d'un arbre. » (Martyn, vol. p. 349, 350. » Il finit par trouver un refuge auprès d'une tribu indienne dont il avait gagné l'affection et la confiance en s'efforçant de lui enseigner l'Évangile.

Au bout de plusieurs mois, Williams arriva sur les rives de la baie de Narragansett, où il fonda le premier État des temps modernes qui ait reconnu, d'une façon complète, le droit à la liberté de conscience. Le principe fondamental de la nouvelle colonie fut ainsi formulé : « Chacun aura la liberté de servir Dieu selon les lumières de sa conscience. » (Id., p. 354.) Le petit État de Rhode-Island était destiné à devenir l'asile des opprimés. Son influence devait s'accroître à tel point que son principe fondamental -- la liberté civile et religieuse -- est devenu la pierre angulaire de la République américaine.

Dans la Déclaration de l'Indépendance, auguste document dont ils ont fait la charte de leurs libertés, les fondateurs de la grande République disent : « Nous maintenons -- à titre de vérités évidentes -- que tous les hommes sont créés égaux, et que le Créateur leur a donné des droits inaliénables parmi lesquels se trouvent : la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » D'autre part, la Constitution américaine garantit l'inviolabilité de la conscience dans les termes les plus positifs. Elle dit : « Aucune formalité ou croyance religieuse ne pourra jamais être exigée comme condition d'aptitude à une fonction ou charge publique aux États-Unis. » « Le Congrès ne pourra faire aucune loi relative à l'établissement d'une religion ou qui en interdise le libre exercice. »

« Les auteurs de la Constitution ont reconnu le principe immortel en vertu duquel les relations de l'homme avec son Dieu -- donc les droits de la conscience -- sont inaliénables et échappent à toute législation humaine. Il n'était pas nécessaire d'argumenter longuement pour établir cette vérité dont chacun est conscient dans son for intérieur. Cette certitude a soutenu les martyrs au milieu des tortures et des flammes des bûchers. Ils croyaient que les devoirs envers Dieu priment les lois humaines et que l'homme n'avait aucun droit sur leur conscience. C'est là un principe inné que personne ne peut extirper. » (Congressional Documents - U.S.A.-, Ser. 200, Doc. 271.)

Lorsqu'on apprit en Europe qu'il existait un pays où chacun pouvait jouir du fruit de ses labeurs et vivre selon sa conscience, des milliers de gens affluèrent sur les rivages du Nouveau Monde. Les colonies se multiplièrent rapidement. « Par une loi spéciale, le Massachusetts offrit bon accueil et assistance, aux frais de l'État, aux chrétiens de toute nationalité qui fuiraient à travers l'Atlantique "pour échapper à la guerre, à la famine ou à l'oppression de leurs persécuteurs". Ainsi, les fugitifs et les opprimés devenaient, de par la loi, les hôtes de la nation. » (Martyn, vol. V, p. 417.) Dans les vingt années qui suivirent le premier débarquement à Plymouth, un nombre égal de milliers de Pèlerins s'établirent en Nouvelle-Angleterre.

En retour de cette liberté, les immigrants s'estimaient heureux de gagner leur pain quotidien par leur travail et leur sobriété. « Ils ne demandaient au sol qu'une rémunération raisonnable de leur labeur. Sans se laisser leurrer par des visions dorées,... ils se contentaient des progrès lents, mais constants de leur économie sociale. Ils enduraient patiemment les privations de la vie du désert, arrosant de leurs larmes et de leurs sueurs l'arbre de la liberté, qui enfonçait dans le sol ses profondes racines. »

L'Écriture sainte était la base de leur foi, la source de leur sagesse, la charte de leurs libertés. Ses principes, diligemment enseignés dans la famille, à l'école et à l'église, portaient comme fruits l'industrie, l'intelligence, la chasteté, la tempérance. On eût pu passer des années dans les colonies des Puritains « sans rencontrer un ivrogne, sans entendre un blasphème, sans voir un mendiant ». (Bancroft, Ire., chap. XIX, par. 25.) Ce fait démontrait que les principes de la Bible offrent les plus sûres garanties de la grandeur nationale. Les colonies, d'abord faibles et isolées, finirent par devenir une puissante fédération d'États, et le monde a vu avec étonnement se développer, dans la paix et la prospérité, une « Église sans pape, et un État sans roi ».

Mais les foules sans cesse plus nombreuses, attirées vers les rives de l'Amérique, étaient poussées par des mobiles bien différents de ceux des premiers Pèlerins. La foi et les vertus des premiers temps, bien que continuant à exercer sur la masse une influence bienfaisante, diminuèrent dans la mesure où augmentait le nombre des nouveaux venus, uniquement avides d'avantages matériels.

Les règlements de la première colonie attribuaient les charges publiques aux seuls membres de l'Église; les résultats en furent pernicieux. Cette mesure, considérée comme propre à maintenir l'intégrité de l'État, entraîna la corruption de l'Église. Une simple profession de religion étant suffisante pour aspirer à une charge publique, un grand nombre de gens étrangers à la vie chrétienne entrèrent dans l'Église. Peu à peu, les églises se remplirent d'inconvertis. Dans le corps pastoral même, des hommes, non seulement enseignaient l'erreur, mais ignoraient entièrement la puissance transformatrice du Saint-Esprit. Une fois de plus, l'histoire démontrait les funestes conséquences du régime -- introduit sous Constantin -- de l'édification, avec l'appui du pouvoir séculier, de l'Église de celui qui a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » (
Jean 18.36) L'union de l'Église et de l'État, à quelque degré que ce soit, si elle paraît rapprocher le monde de l'Église, n'a en réalité d'autre conséquence que de mondaniser l'Église.

Le grand principe si noblement soutenu par Robinson et Roger Williams, à savoir que la lumière de la vérité est progressive et que le chrétien doit se tenir prêt à recevoir tout rayon nouveau émanant de la Parole de Dieu fut perdu de vue par leurs descendants. Les Églises protestantes d'Amérique, comme aussi celles d'Europe, qui ont eu l'insigne privilège de participer aux bienfaits de la Réforme, n'ont pas continué d'avancer dans cette voie. De loin en loin, des hommes se sont levés pour proclamer des vérités nouvelles et dénoncer d'anciennes erreurs; mais les masses -- suivant l'exemple des Juifs au temps de Jésus et des peuples restés catholiques au seizième siècle -- n'ont pas voulu recevoir autre chose que ce que leurs pères avaient cru et se sont refusées à modifier leur manière de vivre. En s'attachant à des erreurs et à des superstitions qu'on eût délaissées si l'on avait reçu les lumières de la Parole de Dieu, on a fait dégénérer la religion en formalisme. Ainsi, l'esprit de la Réforme s'est graduellement affaibli. Envahi par la mondanité et la torpeur spirituelle, attaché à l'opinion publique et aux théories humaines, le protestantisme en est venu à avoir tout aussi besoin de réforme que le catholicisme aux jours de Luther.

La vaste diffusion des Écritures au commencement du dix-neuvième siècle et la grande lumière ainsi répandue sur le monde n'ont pas été suivies d'un progrès correspondant dans la vérité révélée ou la vie religieuse. Ne pouvant plus, comme dans les siècles passés, cacher au monde la Parole de Dieu désormais à la portée de tous, Satan a imaginé une tactique nouvelle. Il a poussé un grand nombre de gens à faire peu de cas de la Bible. Ainsi, sans se mettre en peine d'interroger diligemment les Écritures, on a continué d'en accepter de fausses interprétations et de conserver des doctrines dépourvues de base scripturaire.

Voyant qu'il ne réussirait pas à supprimer la vérité par la persécution, Satan a eu de nouveau recours à l'expédient des compromis qui lui avait si bien réussi aux jours de Constantin, et qui avait abouti à la grande apostasie. Il a amené les chrétiens à contracter alliance non plus avec des païens proprement dits, mais avec un monde que le culte pour des choses d'ici-bas a rendu tout aussi idolâtre que les adorateurs d'images taillées. Et les résultats de cette union n'ont pas été moins pernicieux que dans les siècles précédents. Le luxe et l'extravagance ont été cultivés sous le manteau de la religion et les églises se sont mondanisées. Satan a continué de pervertir les enseignements de l'Écriture; des traditions funestes à des millions d'âmes ont jeté de profondes racines dans les coeurs, et l'Église, au lieu de maintenir la foi primitive, a soutenu et revendiqué ces traditions. Ainsi se sont effrités les principes en faveur desquels les réformateurs ont tant travaillé et tant souffert.  
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